Georges Primo


Georges Primo

Si tout le monde sait que 1830 est le millésime de l'Indépendance de la Belgique et que 1914 évoque immanquablement une des guerres les plus meurtrières de l'Histoire moderne des hommes, que peut signifier le 23 août 1973 ?

Rien, à première vue..., quoique dans l'esprit du petit cercle d'initiés que nous sommes, sensibles aux problèmes de santé qu'ont endurés les greffés cardiaques de notre association, ce jeudi d'août devrait faire figure de "date étalon", tant elle fut importante.

Elle représente, en effet, la PREMIÈRE transplantation cardiaque en Belgique. Réalisée par qui ? Vous avez gagné : le professeur Georges Primo !

A ceux qui prétendraient qu'il s'agit du résultat de l'évolution normale des progrès médicaux en pleine expansion, je rétorquerais que jamais rien n'est acquis et que tout résultat se paye parfois très cher et que NOTRE professeur y a consacré une grande partie de sa vie.

Le "franglais" étant à la mode, permettons-nous un "flash-back" afin d'éclairer nos lecteurs sur cet événement important. Retraçons en résumé (ce qui demande déjà un certain espace) les différentes étapes de ce fabuleux parcours pour arriver à la situation d'aujourd'hui.

Qui est le professeur Primo ?

En ce jeudi (déjà) 18 avril 1924, naît à Schaerbeek, un bébé à tous les autres pareils, sauf que celui dont nous parlons sera appelé Georges, Charles, André Primo.

Faisons un bond en avant et passons sous silence les études primaires et secondaires bien que remarquables et attardons-nous un instant à l'année 1949, juillet pour être précis, pour voir Georges Primo proclamé docteur en médecine, chirurgie et accouchements avec "grande distinction".

Le 1er août de la même année le voit entrer comme assistant au service de la chirurgie générale de l'hôpital civil de Schaerbeek sous la direction du docteur Jodogne.

Dès 1959, bénéficiant de son expérience du laboratoire (il s'intéresse déjà à l'étude et à la technique de circulation extracorporelle : étape indispensable pour la chirurgie à cœur ouvert), Georges Primo contribue activement aux opérations à cœur ouvert réalisées à l'hôpital Brugmann.

1959 est également l'année de sa nomination d'adjoint.

1961-1962 verra le docteur Primo parfaire sa spécialisation dans le département de chirurgie cardio-vasculaire de Baylor College of Medicine sous la direction des professeurs De Bakey et Cooley au Texas Medical Center à Houston aux Etats-Unis.

Avril 1962 sera le retour du docteur à l'hôpital Brugmann où il sera affecté plein-temps à la clinique de chirurgie cardiaque dirigée par le professeur Jean Govaerts.

Celui-ci décède inopinément en mars 1963 et c'est son successeur, le professeur Jean Van Geertruyden qui charge Georges Primo de la direction de la clinique de chirurgie cardiaque à l'hôpital Brugmann ; quelques années plus tard, il est nommé chef de clinique : nous sommes le 1er novembre 1967.

L'étroite collaboration qui existe entre le service de cardiologie du professeur Jean Lequime à l'hôpital Saint-Pierre de Bruxelles d'une part et la clinique de cardiologie du docteur Jean Enderle à l'hôpital universitaire Brugmann d'autre part, permettra à la clinique de chirurgie cardiaque de se développer rapidement et de devenir un des premiers centres dont les performances et résultats égalent ceux des meilleurs centres européens et américains.

De la première greffe cardiaque aux médicaments qui l'ont permise

C'est ici que se place cette fameuse date du 23 août 1973 ; c'est, en effet, ce jeudi que Georges Primo réalise la première transplantation cardiaque.

Le "receveur" est en réalité une femme : Hortense Deville-Vrancken, une couturière âgée de 51 ans et domiciliée rue des Fruits, 69 à Anderlecht. Le donneur, Alberto Carlo Racano, est un mineur italien de Quaregnon, âgé de 43 ans. La transplantée survivra plus ou moins sept mois.

Un deuxième patient mène une vie presque normale pendant pratiquement un an ; un troisième décède d'un rejet aigu après quelque trois semaines.

Le docteur Primo décide alors d'arrêter provisoirement le programme des transplantations cardiaques et d'attendre avec prudence que la science progresse pour pouvoir raisonnablement reprendre les tentatives de façon à assurer aux patients le maximum de garanties.

Il lui faudra ainsi cinq longues années. C'est en effet en décembre 1981 que le professeur Primo qui aura accumulé durant toutes ces années les titres les plus élogieux, relance le programme des transplantations cardiaques.

Après de substantielles améliorations dans le domaine de conservation de l'organe à opérer et celles concernant la machine à circulation extracorporelle elle-même, le grand pas en avant vient de Suisse où un produit nouveau révèle des propriétés étonnantes dans le domaine de l'immunosuppression.

Découverte en 1970, contrôlée et expérimentée aux Etats-Unis par le professeur Norman Shumway qui obtenait des résultats très prometteurs avec quelques patients transplantés, la firme Sandoz décide d'intensifier la fabrication et de commercialiser son "médicament miracle", comme on l'a souvent appelé. La ciclosporine, issue d'un champignon norvégien, était née. Elle sera disponible en Belgique début 1982.

Le rythme s'accélère dès lors et la réussite est plus que prometteuse.

Le 24 août 1983, le professeur Primo réalise la première transplantation coeur-poumons en Belgique à l'hôpital Erasme sur une femme d'une trentaine d'années ; c'est en fait une des toutes premières opérations de ce type en Europe.

Je m'en voudrais si je ne citais aussi l'exploit du 9 février 1989 qui est encore dans toutes les mémoires, le professeur Primo réalise ce jour-là trois transplantations cardiaques dont l'un des trois patients est un ami, membre de l'A.N.G.C. depuis.

La ciclosporine reste à l'heure actuelle le meilleur garant de l'antirejet, même si les travaux se poursuivent pour peaufiner les traitements ; cette substance est en effet assez toxique et les laboratoires essayent de diminuer cette toxicité.

Des produits existent ou sont à l'étude (Rapamycine, FK 506 et surtout le RS61433) et certains sont porteurs d'espoirs assez prometteurs, les travaux se révélant très encourageants, mais ce n'est pour l'instant qu'à titre expérimental ; certaines de ces substances sont destinées à remplacer (peut-être) la ciclosporine, d'autres sont prévues en association avec celle-ci.

Le futur est présent dans les laboratoires

Des recherches sont même effectuées dans une autre approche qui tendrait à supprimer les médicaments immunosuppresseurs.

Précisons que ces "manipulations génétiques" relèvent de la futurologie de laboratoire et ne sont pratiquées que sur des espèces animales.

Après irradiation complète du sujet à traiter, on procède par greffe, avec beaucoup de précautions, de cellules du donneur au receveur (greffes intrathymiques) ; on espère ainsi "éduquer" les lymphocytes à reconnaître les antigènes étrangers, ceux des tissus du donneur, comme n'étant pas différents de ceux du receveur.

Un échange cellulaire entre donneur et receveur, en quelque sorte, qui pourrait modifier les données scientifiques actuelles et relancer d'une manière très importante les perspectives des greffes d'organes d'animaux chez l'homme (xénogreffes).

Le manque d'organes humains disponibles est malheureusement un problème qui s'amplifiera de plus en plus ; ce qui amène les chercheurs à sonder les possibilités de greffons d'origine animale chez l'homme.

Ne pas se voiler la face

Il est, malheureusement, indispensable de parler de comportements dont la dignité humaine se passerait volontiers, mais il ne sert à rien de pratiquer la politique de l'autruche et il nous faut évoquer que, dans certains pays, hélas ! pas toujours très éloignés, le problème, véritable cancer, du trafic des organes humains est une réalité.

Si l'on peut comprendre sans l'admettre que certaines personnes socialement au seuil de la pauvreté ou franchement au cœur de celle-ci, vendent leurs organes de leur vivant (rein, cornée, etc.), le prix offert leur permettant souvent de vivre un an sans soucis (financiers) majeurs (Inde et certains pays sud-américains), il n'en va pas de même des médecins qui se prêtent à ce commerce sans justification et lorsqu'on apprend par la voie de la presse écrite, parlée ou télévisée qu'une industrie existe d'"élevage" d'enfants, à seule fin de l'utilisation de leurs organes, l'horreur se mêle au dégoût et à l'écœurement. Même s'il est vrai que ce n'est pas le cas dans nos pays industrialisés, il n'empêche que cela existe.

Ne sombrons cependant pas dans la sinistrose et espérons que des hommes de la trempe du professeur Primo et de tant d'autres chirurgiens et chercheurs feront, grâce aux résultats de leurs expériences et recherches, reculer ou éradiquer ces pratiques indignes des hommes.

Epilogue

Voilà "résumée" l'extraordinaire épopée de la carrière de cet homme qui aura permis à d'autres de pouvoir revivre et de bénéficier de cette qualité de vie qui les verra reprendre leurs activités professionnelles à temps plein dans des délais variant de quelques mois pour les uns à un ou deux ans pour les autres, certains à mi-temps également.

Fleurs et bouquets

On ne peut terminer cette évocation du XXe anniversaire de la transplantation cardiaque en Belgique sans associer dans un même éloge l'équipe (formidable) du "patron".

Les médecins et chirurgiens transplanteurs, formés par Georges Primo et qui se dévouent jours et nuits et vingt-quatre heures sur vingt-quatre dans un climat de totale disponibilité, assurent de fait la relève indispensable, car les progrès en chirurgie cardiaque sont tels qu'un homme ne pourrait assumer le travail seul.

Je ne citerai personne pour ne pas oublier quelqu'un.

Les services hospitaliers, effectuant les soins d'après greffe sont à mettre à l'honneur, car l'intérêt que ces personnes apportent à leurs patients contribue dans une large mesure à la bonne voie vers la convalescence de ceux qui "réexistent", et même des conjoints ou conjointes de ceux-ci, les proches sortant rarement indemnes de ce genre de situation.

J'attribuerai une mention spéciale à un service dont on fait très peu l'éloge, mais qui représente pour les opérés les premières heures après l'intervention, je veux parler du service "USI", les soins qui en plus d'être intensifs sont d'une qualité humaine que l'on ne peut passer sous silence.

Les services paramédicaux : je pense aux psychologues qui, souvent la nuit, se sont dévouées au chevet des patients et de leurs proches au moment où l'intervention a été programmée et qui, par leur suivi après cette étape, encouragent tous les patients et leur famille dans cet apprentissage de surveillance et d'attention que requiert à présent le transplanté cardiaque ; apprendre sans paniquer que de petits problèmes peuvent survenir et les éduquer à avoir le bon réflexe.

Le service de réadaptation cardiaque est lui aussi indispensable pour nos transplantés car, souvent invalidés pendant leur longue maladie, les muscles ont, ou fondus ou sont en tous cas fortement atrophiés ; une gymnastique adaptée est dans ce cas une garantie de retrouver une autonomie physique en rapport avec la nouvelle pompe implantée.

Une dénomination un peu teintée de mystère est le service de coordination de transplantation.

Clé de voûte de toute intervention, ces personnes dévouées et infatigables reçoivent du Centre "Eurotransplant" l'information qu'un organe est disponible pour l'hôpital.

Tout se déclenche très vite en se mettant en contact avec tout le personnel attaché, elles mobilisent dans un temps le plus court possible les chirurgiens, médecins, anesthésistes, infirmiers, s'occupent de la disponibilité de la salle d'opération et préviennent le patient que le moment est arrivé pour lui de rejoindre le centre dans le plus bref délai.

Ce n'est jamais aisé de coordonner toutes ces tâches, la mobilisation de toutes ces personnes s'opérant très fréquemment de nuit.

Si tout ceci est possible de nos jours, il manque une catégorie de personnes dont on parle encore moins et qui pourtant sont à la base de tout le processus décrit ci-devant.

Les donneurs, ces gens, anonymes, qui un jour, ont décidé de leur vivant qu'en cas d'accident sur leur personne, les organes pour eux désormais inutiles devraient pouvoir sauver éventuellement d'autres humains.

C'est un geste généreux et qui est d'autant plus admirable qu'en dehors des médecins transplanteurs et des coordinatrices, personne ne connaîtra jamais leur identité et nul ne pourra leur témoigner une reconnaissance personnalisée, et c'est très bien ainsi.

La meilleure façon de témoigner sa gratitude envers son "autre soi" est de veiller à soigner, sans tomber dans un ascétisme sans fondement, à une hygiène de vie en conformité avec les règles essentielles recommandées par le corps médical : surveillance du poids et de consommation d'alcool, abstinence du tabagisme, alimentation bien équilibrée, activité physique, etc.

C'est un geste que l'on doit à cet inconnu, mais c'est également, à mon avis, une marque de respect aux nombreuses personnes citées plus haut qui ont investi une part importante de leur potentiel énergétique pour arracher à une fin irréversible, sans une intervention chirurgicale majeure, des personnes condamnées à brève échéance.

Mon vœu le plus cher est évidemment que la médecine en général, la chirurgie cardiaque en particulier, puisse continuer à progresser, pour pouvoir assurer la survie du maximum de personnes dans une détresse physique indéniable.

Quelqu'un disant que "la réussite est le résultat d'échecs répétés", exprimons le vœu que cette maxime puisse être inversée un jour en disant que "les quelques échecs ont permis la réussite".

Guillaume De Meyer
Journal de l'ANGC, n° 28, juin 1993


Dernières modifications : 1 mars 2014