Billet d’humeur…
le mystère des greffés cardiaques


Le cœur est un élément essentiel de notre corps. Nous, transplantés cardiaques, sommes bien placés pour le savoir. Il n’en reste pas moins que c’est un muscle et que vouloir en faire le siège de notre tempérament, de notre caractère, de nos goûts, de nos pulsions relève plus d’une démarche mercantile que scientifique.

Pourquoi, me direz-vous, cette introduction virulente ? Tout simplement parce que j’ai sous les yeux un article de Pierre Lachkareff, paru récemment en 1998.

Ce journaliste présente dans son article le livre d’une greffée américaine, Claire Sylvia, dont J.C. Lattes a publié, en français, l’ouvrage "Mon cœur est un autre".

Cette jeune femme explique qu’après sa greffe (coeur-poumons), elle s’est aperçue que ses goûts culinaires, ses attirances sexuelles avaient changé. Une seconde âme partage son corps.

Bien entendu ses recherches lui ont permis de retrouver la famille de son donneur, qui a confirmé que ses nouveaux goûts correspondaient bien à ceux du donneur.

Un pas supplémentaire est franchi par la découverte d’autres cas : une jeune greffée, terrorisée par l’eau, ne rêve, après sa transplantation, que de natation et de pratique de la voile ; un chrétien convaincu se réveille après la greffe en jurant comme son donneur.

Une première remarque s’impose : pourquoi attribuer ces phénomènes au cœur et non pas aux autres organes ? Cela devrait être vrai pour tous les organes et tissus transplantés, en commençant par le sang transfusé. Et dès lors, il ne resterait plus grand monde sur terre ayant gardé sa personnalité originelle.

En second lieu, je peux vous faire part de mon expérience. En supposant que les affirmations ci-dessus soient exactes, appuyées bien entendu, disent Claire Sylvia et Pierre Lachkareff, par des scientifiques sérieux (!), je peux conclure que mon donneur avait le même fichu caractère que moi et que nous avions les mêmes goûts, car rien n’a changé depuis ma greffe.

Mon fichu caractère a eu une nouvelle raison de s’exprimer. De larges extraits du livre de Claire Sylvia ont paru dans le "ciné revue" du 17 septembre 1998. Manifestement, c’est de la publicité et mon appréciation ne change pas.

Pour terminer de façon plus sérieuse, je voudrais ajouter ceci : chacun vit cette expérience selon son tempérament ; en ce qui me concerne, je n’ai jamais eu l’impression d’avoir un corps étranger en moi et ma reconnaissance s’adresse à mon donneur et à sa famille, non pour le morceau de muscle que j’ai reçu, mais pour une chose infiniment plus importante et plus précieuse, la VIE.

Paul Beauraing
Journal n° 32 - décembre 1998


Dernières modifications : 8 mars 2014