J'ai deux anniversaires


Ma carte d'identité prétend que j'ai 61 ans, mais je fête mon premier anniversaire "renaissance" durant mon check-up annuel à l'hôpital Erasme. Nous aurions pu uniquement célébrer cet évènement en famille, mais mon entourage m'a poussé à intéresser tout le monde à cet anniversaire. Il s'agit en fait d'un exploit de la science.

C. Smits et son épouse

Je ne peux en effet me satisfaire égoïstement des résultats obtenus pour moi. Mon donneur et moi vivons en harmonie pour la joie de nos familles respectives, sans que nous ne nous connaissions.

J'ai fait l'expérience des problèmes et des questions soulevées par une transplantation. Quand je parle, j'observe toujours un regard de surprise chez l'interlocuteur confronté à un "miraculé de la science". Tous les transplantés pourraient vous dire cela...

Lorsqu'on m'a parlé pour la première fois d'une transplantation cardiaque, tout s'est écroulé autour de moi. La première question qui m'est venue à l'esprit :
"Une chose pareille est-elle possible en Belgique ?
Cela ne doit-il pas nécessairement se faire en Amérique ?"

Je ne pouvais plus faire d'effort depuis juin 1978. Depuis neuf ans déjà, je vivais sous contrôle médical. Je faisais confiance aux conseils, aux médications et aux régimes prescrits par les cardiologues. Un premier arrêt cardiaque m'amena en août 1980 à un repos pratiquement complet. C'était un nouvel avertissement qui laissait présager un avenir très sombre....

Après trente ans de mariage, ma femme et moi avons tout analysé ensemble et discuté tous nos sentiments, sauf un secret. Nous avons fait de nouveaux projets... il s'agissait notamment de quitter une maison devenue trop grande et de chercher un logis plus adapté, c'est-à-dire pour une invalidité encore plus grave, ou pour, soyons francs, une épouse devenue veuve. Nous avions toutefois le grand bonheur de voir nos enfants heureux dans leur mariage et dans leur profession. Nous avions également pris toutes nos dispositions pour la succession

En octobre 1986, le verdict est tombé : seule une transplantation cardiaque pouvait me sauver. Une conversation franche eut lieu entre mon épouse et moi. Elle m'avoua alors le secret qu'elle avait pu garder pendant six ans : elle avait été avertie alors par les cardiologues que je n'avais plus qu'au maximum deux ans à vivre et qu'il fallait me faciliter la vie. Elle m'avait soigné et laissé faire tout ce que je désirais avec résignation, mais aussi parfois avec peur.

Mon médecin traitant m'a alors envoyé une personne transplantée qui m'a aidé par son apparence et sa sérénité à prendre la lourde décision. J'ai été transféré à l'hôpital Érasme à Bruxelles. Je suis arrivé alors dans les "mains d'or" du professeur Primo et de son équipe.

J'ai dû attendre un coeur durant trois semaines. Le jour J, un médecin nous annonça la "Grande Nouvelle". Ma femme et moi sommes tombés dans les bras l'un de l'autre, heureux, mais en larmes. Tout s'accéléra alors... encouragements de la psychologue, visite de l'infirmière coordinatrice de transplantation, entrevue avec l'anesthésiste... et je me suis trouvé dans l'antichambre de la salle d'opération. L'anesthésiste m'a fait une piqûre dans la main gauche, j'entendis encore des bruits de linge et puis je me suis endormi.

C'était simple pour moi, mais pour mes proches, l'attente stressante de la fin de l'intervention commençait. Mon épouse avait à l'origine pensé n'avertir les enfants... qu'une fois l'intervention terminée, mais elle se ravisa pensant que si cela tournait mal, ils lui en voudraient de ne pas avoir été tenus au courant. Ils sont arrivés le plus rapidement qu'ils ont pu auprès de leur mère. L'attente était régulièrement interrompue par le rapport que la coordinatrice venait leur faire de l'évolution de l'intervention. La famille avait vu entrer dans la salle d'opération le coffre contenant le coeur tant attendu. Après des heures, on leur annonçait que tout allait bien et que le coeur s'était à nouveau remis à battre en moi. Ma fille aînée a dû secouer mon épouse pour le lui faire réaliser : "Il bat !" Elle n'avait qu'une idée : il vit encore. Une petite heure plus tard, je suis sorti de la salle d'opération, escorté par une équipe médicale qui m'a descendu à l'unité de réanimation.

Une première visite eut lieu le lendemain midi. Je ne me souviens que d'une chose, d'une image vague, jaune et en négatif. C'est ainsi que j'ai vu mon épouse. Elle m'encourageait, mais je ne pouvais répondre à ses questions. Intubé, je ne pouvais lui répondre que par des clignements d'yeux pour lui faire comprendre "oui" ou "non". J'étais découragé à ce moment, ne sachant pas au juste ce qui m'était déjà arrivé. Je me demandais si j'étais encore endormi et si l'intervention avait déjà eu lieu. J'ai été soulagé quand j'ai entendu dans l'après-midi la voix du professeur Primo qui me disait qu'il savait que je ne pouvais pas encore réagir à ce moment, mais que tout s'était bien passé. Ma réaction vis-à-vis de mon épouse a été de dire : "Chérie, pourquoi m'as-tu posé des questions plutôt que de me dire que tout était passé ?

J'ai gardé très peu de souvenirs des quatre premiers jours. Tout m'a été raconté par mon épouse qui est beaucoup restée près de moi dans ma chambre, une fois que j'ai quitté l'unité de soins intensifs.

J'étais très heureux de voir l'aînée de mes petites-filles (9 ans) qui, malgré sa méfiance enfantine pour la clinique, est venue me voir. Elle n'avait jamais connu un bon-papa actif. Elle me demanda énergiquement de venir promener avec elle dans le hall. Durant son retour vers la maison, elle a dit spontanément : "Ah !, maman, que je suis contente, bon-papa a un nouveau coeur, moi j'ai un nouveau bon-papa !"

Après de bons soins, je suis rentré à la maison pour le Nouvel An 1987, avec un nouveau coeur, dans une nouvelle maison. Mon épouse avait en effet profité de mon séjour à l'hôpital pour déménager et tout installer dans notre nouveau "chez nous".Les frais de l'hôpital sont arrivés, mais là aussi, nous avions pris nos précautions. Les mois d'hiver ne m'ont pas permis beaucoup d'exercice au grand air. Je me suis entraîné sur un home-trainer avec ma nouvelle énergie.

Nous avons remercié tous ceux qui proposaient encore de nous aider, mais petit à petit, je pouvais à nouveau faire du bricolage et terminer les petits travaux qui avaient été commencés dans la maison. Avec le soleil d'été, j'ai tout à fait récupéré : travaux de jardinage, promenades, balades à vélo ont agrémenté cette belle saison. Pour mes 61 ans, les enfants avaient organisé une fête : une promenade à vélo (15 personnes) dans la Campine. Ils avaient pendu à mon vélo une banderole : "Qu'il est bon d'être jeune à 61 ans".

En septembre, j'étais présent aux Jeux mondiaux pour transplantés (Innsbruck) pour témoigner de ce que le progrès médical permet actuellement. J'ai participé aux 20 km à vélo dans les montagnes, avec l'esprit olympique : "Participer est plus important que gagner".Au départ, l'infirmière a pris ma pression sanguine, l'excitation me l'avait fait monter.

Tous les transplantés cardiaques sont prêts à partager leur enthousiasme et leur expérience avec ceux qui en ont besoin. En établissant des contacts entre nous et en encourageant les candidats à la transplantation cardiaque, nous répondons aux objectifs de l'Association Nationale des Greffés Cardiaques.

Constant Smits
novembre 1987
journal n° 9 - Janvier 1988


Dernières modifications : 8 mars 2014